RECHERCHE PAR PAYS
Des Piastres et des Astres
J’imagine que je devrais commencer par mentionner, juste de même, que je ne suis pas un grand amateur de la torture, des travaux forcés, des enlèvements, de l’esclavage, et en général, du non-respect des droits de l’homme. Le respect des droits de l’homme, je trouve que c’est un sacré bon concept. Alors n’allons surtout pas interpréter ma décision de voyager en Birmanie (ou au Myanmar, c’est selon), comme un endossement des actions de la junte militaire au pouvoir dans ce pays. Parce que pour quelqu’un qui peut agoniser cinq minutes à choisir une barre de chocolat pour finir par s’acheter de la gomme (et le regretter), voyager en Birmanie c’est toute une décision.
Tsé, avant de financer une dictature, faut quand même y penser. Juste un tit peu.
Comme tout bon touriste qui essaie d’être responsable, j’ai pesé l’impact de ma visite sur le peuple birman contre le fait qu’au moins 12 % (et certainement plus!) de tout l’argent dépensé dans le pays va dans les poches bien garnies d’un des pires gouvernements sur la planète.
Mais quand on y pense, on se rend compte que l’argent qui ne se rend pas au gouvernement enrichit le peuple, que les visiteurs peuvent aider ce peuple à sensibiliser le reste du monde à leur situation, et que de toute façon le tourisme est une source de revenus quasi inexistante pour la junte militaire au pouvoir, surtout lorsqu’on le compare aux revenus générés par les plateformes pétrolières des compagnies françaises et anglaises (comme si on avait besoin d’une autre raison pour détester les pétrolières hein?)
C’est beau? J’ai le droit d’y aller?
Non?
Too bad, j’ai déjà mon billet!
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Même avant d’embarquer dans l’avion, c’est évident que la Birmanie est un pays bien différent des autres. Parce qu’en plus d’obtenir un visa birman (ce qui est une aventure en soi), on doit aussi se procurer les bons billets américains (ou européens, c’est selon) AVANT de se rendre au pays comme tel, où on pourra les échanger pour la monnaie locale, les kyats.
Hein?
Ouioui, apparemment, en Birmanie, tous les 10 piasses ne sont pas créés égaux. Les Birmans ont cinquante raisons de refuser un billet, allant de son état moins que parfait à son numéro de série qui est malchanceux, c’te mois-ci. Heureusement, la fille derrière le comptoir à la banque à côté du consulat birman en Malaisie semble savoir de quoi elle parle, alors je lui laisse le plaisir de me sélectionner des beaux dollars US.
Loin de me déranger, ce genre de complications me charment, et pas à peu près à part de ça: si les préparatifs de voyage sont une réflexion du pays visité, la Birmanie doit vraiment être dans une classe à part. Je ne suis même pas arrivé au pays que déjà il me laisse entrevoir une personnalité unique et intrigante, totalement distincte de tout autre pays.
L’arrivée à Yangon (ou Rangoune, c’est selon) ne fait rien pour dissiper cette impression. Oh que non. Tout d’abord, il faut savoir que Yangon n’est plus la capitale officielle du pays, depuis 2005. Les génies militaires ont décidé d’en construire une autre au beau milieu de nulle part et de déménager – ou plutôt, de forcer de pauvres paysans à construire des bâtiments et des routes pour les déménager. Personne ne sait vraiment pourquoi, mais la plupart croient que c’est pour des raisons militaires – et astrologiques.
Ah ben oui! C’est un classique, le mariage entre l’armée et l’astrologie! Pain et beurre, vins et fromages, armée et astrologie! Pourquoi pas!
Le général aurait été averti par son astrologue qu’un danger l’attendait à Yangon – parce qu’un général n’est pas vraiment un général sans un bon astrologue à ses côtés. Il aurait donc décidé de déménager la capitale au centre du pays, pour ainsi s’éloigner des côtes – et des porte-avions américains. Similairement, il y a une coupe d’années, un autre général avait introduit des billets de 15, 45, et 90 kyats pour remplacer les coupures habituelles. C’est que ce sont là des numéros chanceux.
Quoi, c’est évident non?
Moins chanceux sont les Birmans qui ont soudainement perdu une petite fortune puisque leurs billets de 50 et 100 kyats n’étaient plus acceptés, du jour au lendemain…
Dans un tel contexte, je ne suis pas particulièrement surpris de constater que c’est plutôt compliqué d’obtenir des devises locales. Il n’y a pas de guichet automatique, et de toute façon les banques, toutes sous le contrôle de la junte, offrent un taux de change ridicule comparé à celui du marché noir. La motivation d’aller sur le marché noir est donc double: plus d’argent dans mes poches, moins dans celles de la junte. Je suis donc contraint à me promener dans la ville et espérer trouver quelqu’un qui veut bien me donner des kyats en échange de mes beaux dollars US.
Au début, c’est excitant, mais c’est surtout absurde. À force de flâner sur des coins de rue en cherchant des regards complices, je me sens comme un ado qui cherche un dealer. Dans ce pays, obtenir des devises locales – une tâche si simple presque n’importe où sur la planète – devient une aventure en elle-même. Par je ne sais trop quel miracle (je dois vraiment avoir l’air d’un touriste), en moins de cinq minutes, je me ramasse chez un optométriste-dépanneur (un autre combo classique!) qui dit pouvoir m’aider. Là, dans un bureau gros comme une boîte de céréales, les murs tapissés de lunettes et de bonbons, je me négocie un taux de change en fonction de la qualité de mes billets. Je suis triste de constater que malgré mes efforts, certains de mes billets sont un peu trop froissés, et, selon la logique birmane, valent donc moins cher.
Ah ben oui, pourquoi pas!
C’est dans des moments comme ça qu’on se sent con de ne pas voyager avec son fer à repasser.
Ma présence commence à attirer les regards des curieux, ce qui n’est pas idéal quand on a entre les mains tout notre argent pour le prochain mois, alors j’accepte l’offre sans trop hésiter. Aussitôt dit, trois hommes que je croyais de simples curieux s’en vont d’un pas rapide, et je me sens soudainement vraiment con: c’est pas légal tout ça, et on me dit qu’il y a des espions partout ici. Je m’imagine face à face avec un gros militaire, assis sur une chaise de bois dans une salle d’interrogation. Je commence à paniquer. Je me rappelle que le Canada n’a pas de consulat en Birmanie. Je continue à paniquer. Je suis péniblement conscient que peu de gens savent où je me trouve. Si j’étais couvert de sueur en marchant sous le soleil cuisant de Yangon, je me sens littéralement fondre sous le stress.
Voyant mon inquiétude, le commerçant me sourit et entre sa main dans un tiroir.
AHHHHH NON, PAS UN FUSIL!
Non, jean-cave, pas un fusil.
Dans un tiroir, sous un tas de vieilles montures, l’optométriste cache un sac rempli d’argent. Il me tend le sac et me dit de compter. Peu après, les trois autres reviennent eux aussi avec des sacs remplis d’argent, et je me retrouve entouré de gens souriants qui me regardent compter de l’argent. Je me sens un peu comme si j’avais soudainement gagné la loterie, et je suis surpris de voir la face d’Yves Corbeil apparaître entre deux montures, avec son sourire rassurant.
Et je me sens un peu pas mal con.
Après avoir pris un bon 15 minutes pour compter mes centaines de milliers de kyats – les plus gros billets valent 1000 kyats, soit environ un dollar, alors c’est long longtemps quand on change plus de 300 dollars – je leur fais un beau sourire et replonge dans le sauna chaotique qu'est Yangon. Muni d’un sac plein d’argent, d’un visage dégoulinant mais détendu, et d’une tête pleine de belle confusion, une grande tour dorée apparait devant moi, et je me sens comme si les astres sont alignés.
Dis donc Jupiter (ou Saturne, c’est selon), 300 000 kyats, c’est assez pour me payer une bonne bière froide, non?

