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La mystérieuse cité d’or (et de néon)

20 Jan 2012 | Publié par

Plusieurs connaissent déjà l’histoire. Il y a environ 2500 ans, un jeune ex-prince du nom de Siddhārtha Gautama s’assoit près d’un arbre. Après des semaines de méditation, il atteint le Nirvana et on le rebaptise Bouddha – l’illuminé.

Ce qui est moins connu, c’est la version birmane.

Selon la légende birmane, le Bouddha vient à peine de revenir sur terre qu’il reçoit la visite de deux marchands birmans partis à la découverte de l’Inde. Honorés de rencontrer un homme fraîchement illuminé, les marchands lui offrent des gâteaux au miel. En guise de remerciement, le Bouddha accepte de leur donner huit de ses cheveux. Plus que comblés, ils ramènent leur butin capillaire à la maison pour le présenter à leur roi. Le souverain birman reconnaît à son tour qu’il s’agit ici d’un trésor d’une valeur inestimable, et décide d’enchâsser les cheveux sacrés dans un monument d’or, érigeant par le fait même le premier stupa au monde. Ses successeurs suivent l’exemple et rajoutent leur poids en or (et souvent bien plus) sur le stupa, créant ainsi au fil des millénaires un des monuments les plus impressionnants de la planète.

Bienvenue à la pagode Schwedagon, au coeur de Yangon.

 Grâce à cette riche tradition royale, ce stupa mesure maintenant 98 mètres de haut et contient presque dix tonnes d’or, sans compter les centaines de pierres précieuses qui sont dissimulées un peu partout sur la structure (certains rois aimaient bien jouer à la cachette, y paraît). Comme si ce n’était pas assez, Shwedagon est elle-même entourée de centaines de statues, stupas, ou autres monuments bouddhistes, presque tous couverts d’or ou ornés de pierres précieuses.

 

Et parfois, d’auréoles de néon.

Parce que le caractère éternel et mystique du site n’empêche pas le kitch birman d’y être très bien représenté : autour de la tête des statues du Bouddha, on a placé des lumières multicolores symbolisant son illumination.

Tsé, lumière, illuminé…

Ainsi décorées, certaines statues moins impressionnantes affichent un style digne du hall d’entrée du regretté restaurant-musée Le Madrid. Je me surprends à chercher un endroit pour insérer mes 30 sous pour que Bouddha me lise mon destin.

Au début, le contraste me laisse perplexe. D’un côté, je suis au pied d’une imposante tour d’or dont l’âge et la beauté inspirent un calme si noble et intense que je pourrais qualifier l’expérience de spirituelle – si je savais ce que c’est, une expérience spirituelle. De l’autre côté, les couleurs changeantes aux motifs disco hallucinants autour de la tête des bouddhas donnent parfois l’impression que l’on est dans une arcade plutôt que dans un site religieux.

 

Heureusement, la combinaison de monuments couverts d’or à perte de vue, de musique spirituelle, de centaines d’adeptes, de moines, d’enfants, de curieux, d’oiseaux, et oui, de bouddhas aux auras lumineux transforme rapidement cet historique stupa en un havre de paix infiniment improbable. L’atmosphère religio-lumineuse m’enveloppe comme une couverte doucement électrique qui m’énergise et me réconforte. Je me sens flotter, et le chaos de la ville disparaît graduellement, comme si noyé dans un nuage de lumière.

Pourtant, je ne suis pas une personne religieuse – selon l’endroit visité, c’est soit un de mes plus grands défauts ou une de mes plus médiocres qualités. Cependant, je suis très humain. Et, en tant qu’humain qui est catapulté dans l’univers de contrastes de Yangon, j’avais besoin de peser sur pause – ou du moins, de ralentir un peu.

J’erre donc en slow motion dans une transe mi-spirituelle mi-décalage horaire, je vois des enfants jouer autour des bouddhas, des adeptes qui rient, d’autres qui méditent, et d’autres qui suivent d’un regard curieux le béluga blond qui plane parmi eux. J’échange un peu avec les gens qui ont le courage de venir me parler (parce qu’il y a des espions partout, qu’on me répète), et un moine insiste pour me dévoiler la location des gemmes cachées sur le stupa principal. Il s’appelle Kai, et il est visiblement heureux de pouvoir partager la beauté du site avec un étranger. Je suis peut-être un peu trop visiblement excité lorsqu’il m’invite à visiter son monastère.

Le lendemain, après avoir rejoint Kai dans un coin perdu de Yangon – au fait, j’avoue que pas mal tous les coins de Yangon m’ont l’air un peu perdus – je marche avec lui dans une suite confuse de ruelles et de sentiers pour atteindre la chambre qu’il partage avec deux autres moines. Là, parmi les portraits de moines vénérés, la statue du Neon Bouddha, et les piles de livres, je suis surpris d’apercevoir des affiches d’équipes de foot européen, et même une affiche de David Beckham.

Naïvement, je ne pensais pas que les moines bouddhistes pouvaient eux aussi être victimes du culte de la célébrité. J’essaie de leur exprimer ma surprise, mais je me rends vite compte que ce n’est pas évident de parler de sujets aussi complexes que la relation entre le foot et la spiritualité. Ici on ne peut pas blâmer la censure du gouvernement pour notre problème de communication. Parfois, c’est les méchants militaires. D’autres fois, c’est la méchante barrière linguistique.

Malgré ce petit hic, on réussit tant bien que mal à échanger un peu, et vers la fin je pense comprendre un peu mieux : si Bouddha leur rappelle leur vie monastique, Neon Bouddha leur en présente une version moderne, et l’image de David Beckham leur rappelle qu’il y a autre chose dans la vie que la méditation, la souffrance, et la lutte contre la junte militaire. Parfois, pour éviter la souffrance, il faut jouer un peu. On peut même aller jusqu’à marier une Spice Girl.

Déjà, la Birmanie me force dans une délicieuse déconstruction de préjugés dont j’ignorais l’existence. Parce qu’au-delà de l’impressionnant stupa d’or, des pierres précieuses, du néon et du foot, une beauté humaine transparaît. Celle des gens qui viennent de partout au pays pour rendre hommage à leur passé, mais sans renier leur présent. Des gens qui ont leur propre vision de la place de la modernité dans leur vie, et qui l’utilisent comme bon leur semble, au diable ce qu’en pensent les autres. Des gens qui s’affichent, dans un pays où il est si difficile de ce faire.

En route vers mon guesthouse, je ne peux m’empêcher de me demander ce qu’aurait l’air le ti-Jésus avec une couronne faite de lumières de Noël sur la tête. Ça lui irait bien, non?

 

 

 

 

 

 

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